Parlons chiffres au sujet du carnaval de RIo

 

Article trouvé sur http://www.rfi.fr/fichiers/MFI/PolitiqueDiplomatie/1988.asp

 

Quelle est l’origine du carnaval de Rio ?

Plus grande fête de rue au monde, le carnaval de Rio – qui se tient chaque année les quatre jours précédant le mercredi des Cendres – trouve ses racines en Europe. Au XVIIe siècle, les colonisateurs portugais, catholiques, célébraient l’entrudo, le début du carême, en organisant de grands bals et en s’aspergeant d’eau et de farine. Au fil des ans, l’entrudo est devenu de plus en plus festif, coloré, délirant. De plus en plus violent aussi, au point d’être interdit en 1856 : à défaut de s’asperger d’eau, les participants se jetaient à la figure de l’alcool, des œufs, des détritus et tout ce qui leur tombait sous la main. Parallèlement apparaissent, dès 1850, les bals masqués inspirés des Cours européennes.
Dans un Brésil qui n’a aboli l’esclavage qu’en 1888, les noirs et les mulâtres – même affranchis – n’avaient pas le droit de participer à ces festivités. Clandestinement, ils organisent alors des cordôes de velhos, des cortèges de vieux, où ils se déguisent en blancs pour mieux se moquer de leurs maîtres. Déjà l’inversion et la dérision propres au carnaval s’imposent. Puis, à la fin du XIXe siècle, les premiers blocos animent les faubourgs de Rio. Ancêtres des écoles de samba, ce sont des groupes de musiciens et danseurs qui défilent costumés dans les rues. On parle alors du petit carnaval, par opposition aux grands bals de la ville. Mais ce petit carnaval va envahir le cœur de Rio, malgré l’interdiction en 1905 des « défilés noirs ». Les costumes sont de plus en plus excentriques, les musiques de plus en plus rythmées. Dans les années vingt naissent les premières écoles de samba, puis en 1933 le premier jury officiel du carnaval. Le petit carnaval des pauvres et des noirs a supplanté les grands bals costumés des maîtres blancs pour devenir au fil des ans le célébrissime Carnaval de Rio.

Comment le carnaval se déroule-t-il aujourd’hui ?

Les bars ouverts toute la nuit, des centaines de concerts en plein air, des défilés costumés dans chaque quartier… Le carnaval de Rio est avant tout une immense fête. Cette fête peut être privée : dans les clubs les plus sélects, les propriétés les plus luxueuses, les boîtes les plus branchées. Elle peut être publique, avec ses innombrables bals populaires, ses concours en tout genre, ses animations de quartier… Un mois avant le début officiel des festivités, les bals pré-carnavalesques, de même que les bandas et les blocos, ces groupes de percussionnistes qui défilent accompagnés de danseurs grimés et déguisés, sonnent le début de la « saison des merveilles », comme l’écrit l’éditorialiste du quotidien O Globo.
Mais les images auxquelles le carnaval de Rio est associé sont évidemment celles des défilés des écoles de samba, avec leurs costumes excentriques et colorés, leurs divas au corps de rêve, leurs orchestres aux rythmes endiablés, leurs chars fleuris… Seules les 14 meilleures écoles de samba défilent dans le sambodrome, une rue de 800 mètres le long de laquelle sont édifiés des gradins qui peuvent recevoir 70 000 spectateurs. Chaque école compte jusqu’à 3 000 danseurs et figurants et une vingtaine de chars décorés. Des mois de préparation sont nécessaires à la confection des costumes, la répétition des orchestres, la définition des chorégraphies… Le premier travail est de trouver l’enredo, le thème du défilé, autour duquel sont conçus – comme les tableaux d’une pièce de théâtre – danses et musiques. Les thèmes les plus divers sont retenus : l’Amazonie, la conquête de l’espace, les préservatifs, la soif de l’or… Les écoles de samba s’offrent les services des meilleurs metteurs en scène, chorégraphes et chefs d’orchestre. Pendant 90 minutes, elles présentent leur spectacle devant des milliers de spectateurs et des millions de téléspectateurs, mais aussi devant un jury de 40 experts qui notent la musique, les pas de danse, les costumes, la synchronisation, l’originalité de l’enredo, les évolutions des porte-drapeaux… Une danseuse en retard, un chapeau qui tombe, un trompettiste qui fait un couac, la roue d’un char qui se bloque…. Et c’est la victoire qui s’envole. Or la victoire d’une école de samba est synonyme de gloire et d’argent. Le carnaval de Rio est donc à la fois une immense fête populaire, un grand événement commercial et touristique et un concours aux règles strictes. Le tout sous l’œil de 50 000 policiers et militaires pour la sécurité.

Le carnaval de Rio présente-t-il une dimension politique ?

Les Cariocas – on appelle ainsi les habitants de Rio – refusent cette idée. Pour eux, le carnaval est une fête, populaire ou élitiste selon les lieux, mais uniquement une fête. Et pourtant… Dès l’origine, la participation des noirs et des pauvres s’inscrit dans une logique de résistance à l’oppression des classes dominantes. Dans les années trente, le dictateur Gétulio Vargas y voit un moyen de s’assurer le soutien du peuple en autorisant des transgressions croissantes, mais toujours contrôlées ; quant aux écoles de samba, elles doivent impérativement retenir comme enredo des thèmes à la gloire du Brésil. Aujourd’hui encore, le folklore afro-brésilien vise à présenter le Brésil comme une « démocratie raciale », où noirs, blancs, métis et peuples autochtones vivent en harmonie. Cela alors que la ségrégation raciale reste forte. Annoncer un nombre de morts pendant le carnaval est une manipulation inventée par les militaires pendant la dictature (1964-1985) pour dénigrer des parades dont ils ne goûtaient guère l’humour corrosif, alors même qu’on ne relève pas de morts pendant les défilés ; le carnaval n’aggrave pas la criminalité d’un pays de toute façon violent.
La politique politicienne est absente du carnaval. Sauf les années électorales. En 2006, six écoles de samba avaient choisi pour thème de défilé Anthony Garotinho, télé-évangéliste vedette et candidat populiste à l’élection présidentielle. De même, après la première élection de Lula à la tête de l’Etat en 2002, des gangs à la solde de propriétaires terriens et de grands industriels avaient menacé de saboter le carnaval pour décrédibiliser l’ancien syndicaliste devenu président.

Le carnaval de Rio présente-t-il une dimension sociale ?

Les thèmes sociaux son rarement absents des parades. Ainsi en 2006, la plus célèbre école de samba, la Mangueira, avait choisi comme enredo la rivière Sao Francisco, au moment où un projet gouvernemental de partage des eaux en faveur de la région miséreuse du Nordeste suscitait une polémique à travers tout le pays. De même, l’école Vila Isabel avait pris pour thème Simon Bolivar, le père des indépendances en Amérique latine et modèle de Hugo Chavez. Le président vénézuélien était présent et l’école de samba Vila Isabel était financée par un groupe pétrolier de Caracas.
D’une manière générale, la dimension politique du carnaval de Rio se retrouve dans la transgression totale des règles qu’il autorise : les hommes s’habillent en femmes et vice-versa, les noirs en blancs et les blancs en noirs, les jeunes en vieux, les pauvres en riches… Dans un Brésil où les hiérarchies sociales restent très marquées, le carnaval permet pour quelques jours de s’en libérer. Mais comme le note Louise Bruno, professeur à l’université du Minas Gerais : « Le

 carnaval de Rio n’efface pas les divisions de la société brésilienne. Les bals de l’élite ont lieu dans des clubs privés, ceux des pauvres dans la rue. Les transgressions sociales ne durent qu’un temps. Le carnaval ne fait pas vaciller les structures oppressives de la société brésilienne. Il aide plutôt à en supporter la férocité. » En effet, si les classes populaires dansent dans la rue, elles n’ont pas financièrement les moyens de s’asseoir dans le sambodrome, et les écoles de samba comme l’organisation du carnaval sont contrôlées par la haute bourgeoisie blanche.

Quel est le poids économique du carnaval de Rio ?

Au-delà des paillettes, le carnaval de Rio est une énorme entreprise qui brasse des milliards de dollars. Il est géré par la mairie de Rio et la Liga Independente das Escolas de Samba (Liesa). Pendant que certains pensent maquillages et maracas, d’autres pensent marketing et logistique. Quelques chiffres seulement : un costume vaut en moyenne 300 euros. On compte jusqu’à 3 000 danseurs dans une école de samba, soit un investissement de 900 000 euros par école. Les costumes des 14 écoles admises dans le sambodrome représentent donc déjà plus de 12 millions d’euros. A quoi il faut ajouter les chars dont certains ont des mécanismes complexes qui nécessitent la conception de logiciels et l’intervention d’ingénieurs. Sans compter les salaires des chorégraphes, des chefs d’orchestres, des metteurs en scène… Et encore ne parle-t-on que des 14 meilleures écoles de samba, mais il en existe des dizaines d’autres ; plus les déguisements des centaines de milliers de touristes et Cariocas qui participent à la fête. Comme l’explique Gustavo Dedivitis, président de l’Association brésilienne des magasins de cotillons : « Pendant le carnaval de Rio, nous vendons 35 millions de sifflets, perruques, chapeaux et turlututus, pour un montant de 800 millions d’euros. »
De son côté, Uberlan Jorge De Oliveira – après avoir fondé plusieurs dispensaires, orphelinats et écoles des rues – a créé, il y a quelques années, Porto de Pedra, une école de samba située dans le quartier de Sâo Gonçalo. « Pour le carnaval 2007, nous avons investi 1,5 million d’euros dans notre défilé, et pourtant nous sommes une école relativement modeste. Certaines dépensent plus de quatre millions d’euros. C’est le prix à payer si l’on veut remporter le concours, et donc gagner beaucoup d’argent », reconnaît-il. Les 14 principales écoles de samba emploient 30 000 personnes à plein temps et gèrent des budgets d’environ 100 millions de dollars. D’où vient cet argent ? Il fut un temps où les mafias des jeux clandestins, et notamment du jogo de bicho (le jeu de l’animal), blanchissaient leurs revenus dans les écoles de samba. Depuis la fin des années quatre-vingt-dix, les financements se sont (un peu) moralisés, et les écoles de samba, gérées comme des entreprises, reçoivent leur fonds de multinationales, de participation à des spectacles et des publicités, et de la redistribution des bénéfices engrangés chaque année par le carnaval.
Si on additionne les dépenses des 700 000 touristes attirés par la fête, la cession des droits télévisés, la publicité, les ventes de billets…, les bénéfices nets du carnaval de Rio dépassent à chaque édition les 200 millions d’euros. Au marché noir, les meilleurs places au sambodrome se négocient autour de 10 000 euros pour un prix officiel de 800 euros (les moins bonnes places coûtent 50 euros, déjà hors de prix pour les Brésiliens les plus modestes). Certains regrettent cette emprise de l’argent, cette organisation croissante, la samba no pé (pieds nus) remplacée par la samba en chaussures de cuir, ces écoles qui font appel à des danseurs professionnels plutôt qu’aux habitants du quartier comme le voudrait la tradition, ces stars américaines et brésiliennes du cinéma ou du sport qui négocient leur venue… D’autres soulignent que le carnaval de Rio est avant tout un état d’esprit, que la spontanéité et le sens de la fête n’ont pas disparu, que les soirées luxueuses dans les propriétés de milliardaires n’ont pas éteint la fièvre des bals populaires… Et que les Brésiliens ont toujours aimé la démesure.

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5 réponses à “Parlons chiffres au sujet du carnaval de RIo

  1. Alors là … on a eu un superbe album de photos … maintenant on sait tout de l\’histoire du carnaval et de ce qu\’il représente pour le pays … en tout cas, ces quelques jours représentent une belle "parenthèse" dans la vie des brésiliens et des brésiliennes, cette vie  n\’est pas si rose que ça, mais ce peuple sait oublier sa condition en montrant au monde entier qu\’il sait s\’amuser. Merci Patricia pour toutes ces infos.
    Ce billet me donne envie d\’évoquer un petit souvenir personnel au sujet du Brésil, même si il est un peu hors-sujet … je me rappelle de ce que j\’ai pu voir (en photos) et entendre à la radio (pas de télé à la maison dans ce temps-là …) dans les années 60 (je n\’étais pourtant pas très âgé à l\’époque … c\’est dire si ça m\’a marqué !) au sujet de la construction de la capitale Brasilia … surgie de nulle part, ultra-moderne par sa conception (même s\’il s\’est avèré à l\’usage que pas mal d\’erreurs d\’urbanisme ont été commises …)  elle étonne encore aujourd\’hui et doit sans aucun doute servir d\’exemple dans les écoles d\’architecture tellement elle est unique en son genre et inimitable, ceci prouve que les brésiliens sont des gens qui osent et qui ont osé, de tous temps … c\’est assez rare et ça mérite d\’être souligné.

  2. j \’ai beaucoup apprécié l \’analyse que tu fais sur le carnaval , l \’historique , le sens festif et la signification que véhiculent le carnaval ,
    c \’est un moyen le carnaval pour le peuple de se faire entendre aussi ,  tout le reste de l \’année ils sont brimés , c \’est vrai qu \’entres riches et pauvres l \’écart est considérable , à coté de l \’opulence des grands propriétaires terriens , les anciens colonisateurs , il a  les bidonvilles qui sont vraiment une insulte pour le droit de l \’homme , dans un si grans pays riche culturellement et riche financièrement , ou l \’économie se porte bien  , il est anormal de voir des gens souffrir encore d \’injustices sociales et peut etre racial ;
    unjour viendra ou le peuple  prendra conscience de ses richesses et  le partage se fera dans une vrai démocratie , car lula est  de gauche  , mais il es trop tributaires des grandes puissances tel les usa , pourquoi les pays d \’amérique latines ne se regroutent-ils pas dans une communauté un peu comme nous l \’europe  , en plus ce sont tous des pays qui sont en passe de devenir riches et s \’ils étaient plus proches les uns des autres , ils pourraient évoluer vraiment , car l \’essor et le potentiel est grand ;
    pour en revenir au carnaval , je dirai que cette manifestion culturelle , populaire et planétaire est un hymne à l \’espérance et à la jeunesse qui est le nerf de l \’avenir , j \’ai vraiment adoré tous tes écrits j \’ai appris beaucoup , et tu es une bonne narratrice et pédagogue , mes félicitations patricia ….
    je te fais de gros bisous
    bonne soirée à toi
    maryse

  3. Le carnaval, celui de Rio comme les autres, permet la satire. On se cache sous le masque pour être finalement plus naturel ! C\’est un paradoxe mais il y a tout le poids des conventions sociales pour ne pas pouvoir "être soi" quand on est en société!

  4. Bonjour !
    Merci de nous donner tous ces détails , celà doit étre gigantesque ! les carnavals sont somptueux et souvent les adultes retrouvent la joie de la fête merci à bientôt CRIS

  5. Et bien j\’aurai appris que les habitants de rio s\’apellent les Cariocas!
    Comme quoi, on se cultive aussi en allant sur les blogs!
    Merci a toi! LOL!
     
    Biz